Entreprises : un rôle majeur dans la rénovation du contrat social

Le XXIe siècle sera-t-il un nouveau siècle des Lumières ?

   

Le
contrat social n’est pas qu’une abstraction politique : il est tributaire d’un
cadre de mise en pratique des principes de liberté, d’égalité et de solidarité,
qui constitue son essence démocratique. Il s’exprime au quotidien dans les
innombrables relations tissées entre les individus, les entreprises dans leur
rôle économique et social, la société toute entière avec l’ensemble de ses
institutions.

Dans
les économies développées, l’entreprise joue désormais un rôle majeur dans la
vie des individus et elle influence considérablement la société, au travers de
ses technologies, de ses produits ou services, de sa culture. Cette situation
signe pour l’entreprise une nouvelle ère dans la conciliation de ses propres
enjeux entrepreneuriaux et humains. Elle va de pair avec des enjeux de
croissance durable supposant un alignement des intérêts de l’actionnaire, du
consommateur, du salarié et du citoyen.

Mais
rien n’est définitivement acquis dans cette évolution : l’histoire est
dialectique et se nourrit de paradoxes. L’entreprise est d’abord mue par une
logique entrepreneuriale, soumise à des réalités économiques et concurrentielles,
devant faire face à des enjeux croissants d’universalisation, d’accélération et
d’agilité. L’exemple des GAFA monte que les nouveaux géants de l’économie
mondiale peuvent à la fois maximiser leur profit à un niveau jamais atteint et
se situer au-dessus des États, risquant de créer de nouvelles formes d’asservissement,
alors même que les produits qu’ils commercialisent sur toute la planète
participent à la diffusion en temps réel de la connaissance, des mouvements d’idées
et d’un renversement de pouvoir au profit des individus.

Quant
au contrat social, il est lui-même questionné par la montée de l’individualisation,
le fractionnement croissant de la société et le bouleversement des paradigmes
économiques. Quelle relation entre les évolutions actuelles de l’entreprise,
les opportunités et les risques qui y sont associés, et les enjeux de
rénovation du contrat social ?

Le
double impact de la révolution digitale et des évolutions sociétales

À
l’instar de l’invention de l’imprimerie au XVIe siècle, la
révolution digitale issue des technologies numériques ouvre une nouvelle ère
dans la diffusion des connaissance, l’universalité et l’instantanéité des
relations, le décloisonnement des organisations et la coopération. Dans l’entreprise,
cette révolution a des effets systémiques : remise en cause des compétences,
des modes de travail tayloriens et de l’organisation hiérarchique, exigence de
coopération accrue pour faire face à une complexité croissante, nouvelles
cultures de leadership. Mais son
effet le plus remarquable est la nécessité de recentrage sur l’humain, sur la
relation à l’humain :

  • renversement et individualisation de la relation à l’usager ou au consommateur donnant à celui-ci un pouvoir accru sur les produits et les marques ;

  • prise en compte de l’expérience collaborateurs comme élément clé de l’engagement et la performance, face à des attentes accrues de qualité de vie au travail et de liberté dans la relation de travail.

Les
effets de la révolution digitale coïncident avec les évolutions sociétales
accroissant entre autres les facteurs d’individualisation, de reconnaissance de
la diversité, du développement des réseaux et de cultures communautaires. Ce
double mouvement technologique et sociétal se fédère autour d’enjeux de crise,
qui sont autant de leviers d’engagement collectif : crise identitaire et
sécuritaire, enjeux environnementaux et climatiques, nouveaux modes de
consommation, santé et éthique du vivant, sous-emploi et avenir du travail,
réinvention de l’éducation et de la formation…

De
nouveaux paradigmes économiques

Le contexte économique n’est plus celui de la deuxième moitié du XXe siècle : plusieurs contextes cohabitent et entrent en conflit, pour créer de nouveaux paradigmes. L’universalisation des échanges, associée à l’individualisation des besoins des consommateurs, bat en brèche les modèles de mondialisation uniforme – sauf peut-être dans le domaine des nouvelles technologies. Celles-ci abaissent le seuil d’accès au marché dans beaucoup d’industries, ouvrant la concurrence et permettant le développement de nouveaux écosystèmes entre grandes entreprises et startups. La financiarisation de l’économie et sa dématérialisation accroissent fortement les enjeux de régulation et de confiance, mouvement allant de pair avec la question de l’utilisation des data et de transparence des algorithmes (voir épisode récent concernant Facebook). Enfin, les enjeux d’une croissance durable, sans remettre en cause les fondamentaux de l’économie libérale, suscitent des réflexions et des initiatives concernant la gouvernance des entreprises et la prise en compte par les marchés d’indicateurs extra-financiers liés à la RSE. Tout ceci dans un contexte géo-économique où, après le basculement vers l’Asie, se pose la question de l’essor de l’Afrique et de la fin programmée de la manne pétrolière, dans un monde où l’écart entre les zones les plus pauvres et les plus riches ne fait que s’accroître, bousculant les frontières et les États.

L’entreprise
sait aujourd’hui de mieux en mieux adapter ses missions, son modèle et son
organisation aux différents contextes économiques dans lesquels elle
intervient, que ce soit dans le domaine des hautes technologies, des biens de
consommation et des services, ou par exemple de l’économie solidaire ou des
circuits courts. Elle fait preuve d’une étonnante adaptabilité aux nouveaux
paradigmes économiques, évoluant plus vite que les États eux-mêmes, ce qui n’est
pas sans poser à ceux-ci des problèmes de régulation et d’équilibre dans la
redistribution des richesses, en réponse aux équilibres sociétaux auxquels ils
sont confrontés.

L’entreprise
reste par sa capacité de création de richesses et sa dimension d’aventure
humaine, un vecteur essentiel de progrès économique et social. Elle attire des
élites dont la conscience ne se restreint plus au seul champ de sa performance
commerciale ou de rentabilité financière, développant une vision élargie de la
performance qui embrasse l’impact sociétal. La vitalité des startups et le retour en grâce de l’entrepreneuriat
montrent que les générations montantes adhèrent à l’entreprise, tout en
cherchant à réinventer son modèle et à faire évoluer son système de valeurs.

Collaborateur,
consommateur, citoyen

Pour
adhérer à la vision d’Edgar Morin, l’humain est de moins en moins fractionnable.
Les mouvements technologiques et sociétaux créent une perméabilité de plus en
plus importante entre les différentes facettes que sont le salarié ou
collaborateur de l’entreprise, l’usager ou le consommateur, le citoyen. La
perte de pouvoir des corps intermédiaires au profit des individus (faut-il
réellement s’en réjouir ?), intensifie les risques de fractionnement de la
société, mais en même temps de grandes attentes transversales se font jour et
se diffusent.

Pour
les entreprises, différencier l’attention portée au collaborateur de celle
portée au consommateur se traduit par une dangereuse asymétrie au détriment de
la performance. Celles-ci sont donc portées à ce que l’on appelle aujourd’hui
une « symétrie des attentions » visant la qualité de vie dans l’entreprise,
l’expérience de travail ou de management.

Les
profonds bouleversements de la vie politique auxquels nous avons récemment
assisté traduisent les mêmes tendances à l’échelle des citoyens. Il y a donc
aujourd’hui bien plus qu’il y a 50 ans (mai 1968) l’opportunité d’aborder la
question du contrat social dans sa globalité, au travers des relations entre l’individu,
l’entreprise et la société. Mais le niveau de complexité s’est entre temps
fortement accru, ainsi que le niveau d’interdépendances : interdépendances
entre le politique, l’économique et le social, interdépendances à l’échelle
mondiale.

De
la RSE à l’objet social de l’entreprise

L’introduction
de la dimension de responsabilité sociétale des entreprises (RSE) dans la
stratégie des grandes entreprises date maintenant d’il y a une quinzaine d’années.

Dans
une interview télévisée en 1971, François Dalle, alors PDG de L’Oréal, projetait
une entreprise de plus en plus connectée aux enjeux sociétaux et devant
elle-même intégrer ceux-ci dans ses propres principes de gouvernance et de
management, en accordant une part croissante à l’éducation et à l’autonomie de
ses salariés. La RSE a aujourd’hui dépassé le stade des principes ou celui de
la communication, pour influencer beaucoup de décisions concernant les
investissements et les produits, la relation aux consommateurs, le traitement
des enjeux sociaux au sein même de l’entreprise. Concernant ce dernier point,
le bilan est contrasté selon les entreprises car l’univers du travail s’est
dans le même temps durci, devenant plus aléatoire et plus flexible, accroissant
les facteurs de stress, face à des attentes paradoxales des salariés conjuguant
liberté et de protection.

Visant
à réconcilier l’entreprise et la société, le récent rapport Notat-Senard
prévoit de compléter l’article 1833 du Code civil en stipulant que l’entreprise
« doit être gérée dans son intérêt propre, en considérant les enjeux
sociaux et environnementaux de son activité ». Il préconise que les
conseils d’administration formulent la « raison d’être » de l’entreprise,
visant à guider la stratégie de celle-ci en considération de ses enjeux sociaux
et environnementaux.

Le
politique vient légitimer ou accentuer un mouvement en cours, mais on peut
penser que, quelles que soient ses bonnes intentions, ce sera autant la vision
de leaders éclairés associée à la pression des consommateurs-citoyens, qui sera
susceptible de créer les véritables ruptures économiques et culturelles dans la
façon dont les entreprises conçoivent leur mission. Il n’en demeure pas moins
que l’entreprise a aujourd’hui commencé à étendre sa responsabilité – et donc
sa liberté d’agir – à l’espace social et environnemental, ce que ses propres
pratiques internes doivent également refléter, sauf à se discréditer.

L’innovation
et la dynamique du progrès

Rien
de tout ceci n’existerait sans l’investissement de l’entreprise dans l’innovation,
qui conduit celle-ci à s’emparer à la fois des progrès technologiques et des
enjeux sociétaux. En quelques années, les entreprises ont d’ailleurs beaucoup
évolué dans leurs stratégies d’innovation, infléchissant celle-ci à partir d’une
vision essentiellement tournée vers le tout technologies ou le tout produit,
vers une vision beaucoup plus tournée vers le client ou le consommateur. Aujourd’hui,
l’innovation exige de savoir répondre rapidement – quasiment en temps réel –
aux problèmes, désirs, aspirations, influences auxquels sont confrontés ces
clients ou consommateurs, dans leur incroyable diversité. L’innovation
réinvestit fortement les champs d’exploration de l’humain : anthropologie,
sociologie, tendances sociétales.

L’entreprise
a compris que l’innovation peut également s’appliquer à ses propres
collaborateurs, dans l’évolution leurs modes de travail et de management, en faisant
évoluer le change management, de
nature réactive et top-down, vers des
approches d’innovation collaborative. L’innovation, qui est essentiellement
posture, culture et potentiel créatif, joue un rôle essentiel pour transformer
des attentes ou des désirs, en progrès objectif et mesurable. Progrès et
contrat social sont intimement liés – mais les transformations qu’apportent le
progrès challengent également fortement le contrat social.

Le
contrat social entre utopie et dystopie

Le
contrat social navigue dans notre imagination entre des avenirs contraires :
les risques sont à l’échelle des transformations en cours.

  • Risques pour la liberté : la formidable liberté relationnelle et d’accès à la connaissance apportée par les nouvelles technologies est sous la menace des monopoles régnant sur les data et les algorithmes.

  • Risques pour l’égalité des droits : les enjeux liés à l’acquisition de nouvelles compétences, de plus en plus complexes et transversales, la question de l’avenir du travail face aux robots, ne risquent-ils pas de creuser l’écart entre grands ensembles urbains et zones de pauvre-emploi ?

  • Risques pour la solidarité : l’individualisation croissante, le fractionnement sociétal, les logiques communautaires, ne vont-ils pas saper les restes de solidarité spontanée sur laquelle se fonde notre corps social, créant un fossé croissant entre conscience collective et comportements individuels ?

Or,
le contrat social ne peut être ni utopie ni dystopie : il s’agit nécessairement
d’un désir collectif, une construction volontaire, un engagement politique au
service d’un intérêt supérieur. Il ne peut non plus s’agir de la somme de
contrats privés, corporatistes ou communautaires, sauf à remettre en cause les
fondements de la démocratie tirant sa force d’un intérêt général, qui est depuis
quelques siècles, celui du pays ou de la nation. Ce dernier point pose d’ailleurs
la question fondamentale du périmètre du contrat social, à un moment où l’on
voit apparaître grâce à la technologie des blockchains,
des initiatives de citoyenneté transnationales.

La
rénovation du contrat social doit donc s’appuyer comme un projet volontaire sur
les forces vives du corps social : individus, entreprises, représentants de la
collectivité ou de la société.

Promouvoir
le dialogue, la coopération et l’éthique

Rénover
le contrat social est d’un abord complexe, car il met en jeu une grande
diversité de représentations, de comportements et d’intérêts. Un tel projet est
politique tout en dépassant le cadre conventionnel de celle-ci, même si les
institutions peuvent en porter une part. Il ne peut pas être traité d’un bloc,
car sa complexité doit être fragmentée pour être réduite. Mais il nécessite une
méthode : les enjeux de transformation de l’entreprise donnent sur ce plan des
pistes assez solides. Outre la création d’une vision partagée, 3 éléments sont
déterminants dans cette méthode :

  • l’intensité et la qualité du dialogue ;

  • l’élévation du niveau de coopération dans le respect des différences ;

  • l’éthique comme principe d’alignement sur ce qui participe à l’intérêt général et à l’accomplissement de l’humain.

La
rénovation du contrat social est au final, sans doute, autant une question de
méthode que de désir.

En
conclusion, l’entreprise occupe aujourd’hui une position et une responsabilité
qui lui permet de jouer un rôle majeur dans l’évolution et la rénovation du
contrat social. Au-delà de sa vocation économique, c’est un corps intermédiaire
essentiel, ayant le niveau d’intérêt et d’influence pour jouer ce rôle.

La
vitalité et l’agilité des entreprises exposent celles-ci à toutes sortes d’enjeux
sociétaux, à la réponse desquels elles contribuent, notamment par leurs
innovations. La conscience des dirigeants et des collaborateurs de l’entreprise
va croissant, dans un contexte où l’humain se doit d’être de plus en plus
abordé dans sa globalité.

Un
regain d’initiatives existe aujourd’hui, venant des entreprises, à la frontière
de celles-ci, ou provenant des acteurs publics et territoriaux. Mais comme
toute transformation, la rénovation du contrat social ne peut se réaliser de
façon diffuse ou par la pente naturelle des choses, qui plus porteuse de
discorde que de convergence. Elle justifie une pensée et une action volontaires
dépassant le champ institutionnel du politique et nécessitant par sa complexité
une forte approche méthodologique. L’entreprise partie prenante d’un nouveau
siècle des Lumières ?