Partager l’innovation, construire la confiance : sociétés en mutation, humanité en jeu

   

Les définitions traditionnelles de l’humain ne suffisent
plus : « La vie a changé de statut. Une continuité tangible apparaît
entre le non-vivant et le vivant. Vivant et artificiel convergent. Les
frontières se brouillent… ». Conjointement, les nanotechnologies,
biotechnologies, l’informatique, les sciences cognitives, la robotique et les
sciences biologiques bousculent nos repères et bouleversent de façon
inéluctable nos sociétés et nos métiers.

Il nous incombe de
repenser de nouvelles frontières de l’humain avec les industriels, les
chercheurs, les institutionnels et les politiques mondiaux afin de créer de
nouvelles dynamiques et de nouveaux cadres de régulation éthiques, mais rien ne
se fera sans partages des connaissances, sans accompagnement, éducation de
notre espèce humaine, pensant que celle-ci va suivre inexorablement les
révolutions sociétales, technologiques que nous mettons en œuvre, sans penser
qu’elle va résister à ces révolutions.

Le Happy Future
& Me Summit
que nous mettons en œuvre – et volontairement nous
l’appelons Happy Future – relèvera les défis de nos sociétés autour de
cette problématique mondiale à travers une coopération public-privé, créant une
plateforme de réflexion et d’actions qui permettra de démontrer un engagement
historique sur cette nouvelle révolution industrielle et sociétale qui, si elle
est pensée collectivement, amènera la société dans une transformation positive.
Cette manifestation doit être le déclencheur d’une prise de conscience d’une
évolution des mentalités, des métiers, des formations, dans un nouveau siècle
des Lumières marqué par une nécessité de nouvelles règles éthiques.

La sécurité, les
droits de l’homme, la santé, la préservation des milieux naturels, la gestion
durable des ressources, la lutte contre la pauvreté et l’exclusion ne peuvent
plus écarter les ruptures et modifications de la condition humaine induites par
les biotechnologies. Tout s’accélère pour le meilleur et pour le pire. La
tendance de plus en plus forte de la convergence entre artificiel et vivant ne
peut plus se passer d’un processus intégrateur d’apprentissage sociétal, via
des débats professionnels, publics, politiques et éthiques couplés aux
réalisations et aux formidables avancées industrielles qui sont déjà acquises.

Ce sommet permettra
de poser les bases d’une réflexion pour trouver le nécessaire équilibre entre
progrès technologique et dignité humaine. À l’échelle mondiale, les plus hautes
sommités internationales, politiques, économiques, culturelles et financières,
se réuniront pour préparer la croissance et les révolutions industrielles des
toutes prochaines années pour lesquelles l’individu humain, son corps, sa
chair, deviennent simultanément producteur et récepteur de ces innovations.
Autour d’eux, des universitaires, des sociologues, philosophes, des
personnalités du monde de la culture et des artistes, les différentes
représentations de corporations et de métiers, seront réunis dans des efforts
de collaboration et d’échanges visant à mieux comprendre, à façonner, à
maîtriser des programmes mondiaux, nationaux et industriels.

Un comité scientifique pilotera et présidera cet événement marquant le temps d’une renaissance du XXIe siècle.[1]

L’incapacité de croire ce que nous savons pourtant déjà…

Ces ruptures, qui
sont inexorables et qui peuvent aussi apporter d’immenses bénéfices dans tous
les secteurs, ne peuvent s’installer et progresser sans comprendre,
accompagner, faire évoluer les comportements du consommateur, de l’homme,
l’aider dans son évolution tout en gardant la conscience de son humanité, de
son pouvoir de réflexion, de son libre arbitre avec un esprit critique et
éthique. Nous oublions qu’il faut beaucoup de pédagogie pour accompagner nos
évolutions. Or, nous ne tenons pas compte de notre humanité, nous collectons
des millions de données, mais nous n’avons pas une analyse suffisante, nous « zappons » sur les
problèmes, nous n’avons plus de sens de la perspective, nous cherchons à aller
aussi vite que les technologies, mais derrière, des populations entières sont à
la dérive, ou assistées, résignées, ou prêtes à prendre les armes…

Passerait-on de la
résilience à la résistance ? À force d’individualisme nous oublions ce qui fait
aussi la force de notre humanité, l’individuation. Des personnalités surfent
sur cette non culture, sur un clivage de plus en plus abyssal entre les peuples
et les individus qui ont accès aux connaissances, aux savoirs, à la culture.

Nous sommes aussi
très responsables de ce que l’on offre en termes de culture, de connaissances,
de partage au plus grand nombre, la politique « culturelle
lénifiante » est plutôt devenu une inculture pour tous… On ne veut
pas montrer la nécessité de l’effort pour accéder à la culture.

Les sciences et les
technologies doivent impacter nos sociétés dans le bon sens, le tissu social et
économique doivent en être les garants, et accompagner cette révolution.
Sous-estimer le fait de cet accompagnement nécessaire, de cette éducation, de
la communication et formation autour de ces révolutions technologiques et
sociétales, peut ralentir des cycles qui, de toute façon, existeront, et on ne
peut empêcher cette évolution, au risque de grandes révolutions s’il n’y a pas
de pédagogie et d’accompagnement dans les bouleversements que l’on vit.

Quand l’humain, se
sent dépassé ou en « risque », sa défense est de revenir en arrière
pour se rassurer et retrouver des fondamentaux (ce qui n’est pas un mal en
soi), mais qui peuvent aussi être archaïques… Les élites doivent se repenser et
comprendre que l’humanité a des rythmes, et qu’il est nécessaire de les
comprendre.

Dans un monde sans culture et sans références communes, l’homme n’est pas « condamné à être libre », comme on pourrait nous le faire croire, mais libre seulement de se condamner.[2] N’oublions pas que la culture est le seul rempart et « domaine où se déroule l’activité spirituelle et créatrice de l’homme ».[3] Nos repères, nos sociétés et nos métiers sont bouleversés de façon inéluctable, d’où la nécessité d’accompagner l’homme dans cette révolution.

Intelligence artificielle et intelligence augmentée

Pour le
bien de l’homme, avec bienveillance, « techniquement » fabuleux…
Par exemple, avec votre prénom et nom, on va tout savoir de vous, outre
votre image, vos études, vos écrits, vos posts, mais aussi vos amis, vos
goûts, vos humeurs, vos habitudes, vos lubies, vos défauts, vos vies
parallèles, et même votre humeur du moment. Bref, on vous veut du bien, surtout
pour vous considérer non plus comme un être humain avec son pouvoir de
décision, ses opinions, son libre arbitre, sa conscience, sa liberté, mais
uniquement comme un consommateur que l’on va lobotomiser pour qu’il achète
et qu’il soit, ce que l’on veut, quand on veut, où on veut… Cela me rappelle
une histoire de Gascon (que je suis) où on cherchait à toucher une zone du
cerveau des oies pour qu’elles ne puissent plus avoir une sensation de satiété
et qu’elles se gavent d’elles-mêmes.

Pendant que nous
sommes branchés IA, Blockchain, Corpus, Data, etc., il y a des dizaines de
milliers de « différentes corporations » dans la rue, qui n’ont pas tout compris de ce
que va être la disruption qui est en cours… et qui pensent que manifester va
permettre de garder la main sur les acquis et les assurances de ces quarante
dernières années, comme si on voulait que le timbre-poste reste la référence et
que l’on abandonne l’e-mail. Entre les deux, il y a un gap qui mérite toute
notre attention au risque de voir des blocages, des refus, même des révolutions
là où d’autres auront fait un effort de communication, d’apprentissage,
d’éducation, sur les mutations que nous vivons. Car la fulgurance de la
technologie est inéluctable et tracée, l’anticipation et l’empathie humaine est
beaucoup moins évidente et très mal partagée.

Sans préparer nos
sociétés humaines aux changements, sans les former en donnant du sens, sans les
éduquer et les préparer à ce que seront tous nos écosystèmes qui auront mutés,
nous allons droit vers des sociétés humaines Alpha+ et Epsilon… sans
intermédiaires. Les Alpha, qui auront gardé la conscience de ce qu’ils sont,
qui auront une culture et des fondamentaux leur permettant une libre pensée, et
qui n’utiliseront les technologies que comme des outils d’exception permettant
d’aller toujours plus loin et de diriger le monde. Et les Epsilons, qui auront
perdu toute conscience, tout repère, dans l’inculture, et asservit par les
technologies qui prendront le contrôle de leurs actes, de leurs pensées,
de leur existence, cibles privilégiées pour ceux qui manipulent le populisme de
droite ou de gauche. Sous couvert d’aide à la personne, de bienveillance,
d’empathie, d’écoute du « consommateur » on oublie ce qui fait
la singularité de l’humain, sa différence, et on le réduit au simple
acte de consommateur sous influence.

Mobiliser nos cultures,
nos cerveaux, nos différences

Sommes-nous
toujours dans le « yakafokon », dans ces principes de précautions, dans cet
immobilisme, malgré tous les « warning » que l’on met en avant, et qui sont bien
monétisés par certains ?

Depuis plus de deux ans, nous travaillons pour mettre en œuvre une « COP » de la digitalisation du monde, un sommet ou l’homme est au centre des enjeux planétaires, en réunissant des philosophes, des cogniticiens, des scientifiques, des artistes, et donner la parole aux citoyens. Mais est-ce que nos politiques, nos grands groupes ont une vision suffisamment transversale et pas focalisé sur le seul intérêt économique à court terme face à la vision des GAFAMI,[4] les BATX chinois [5] & Co. qui sont en train de créer leur « meilleur des mondes » ? Ne voient-ils pas qu’il y a des « Kodak » en puissance dans leurs écosystèmes, et non des moindres, et qu’il y a des enjeux sociétaux qui ne pourront plus être maitrisés et qui amèneront outre des fractures irrémédiables, des soulèvements ?

Il est essentiel
qu’il y ait un consortium à l’échelle planétaire pour une prise de
conscience, une régulation, une éthique, des pistes d’actions, un
accompagnement, de nouvelles formations et éducation pour les jeunes
générations si l’on ne veut pas entrer dans l’ère de films comme Bienvenue à
Gattaca
ou Time Out – à moins que cela soit déjà la voie que
certains ont choisi. Nous avons encore une petite chance en développant une
éducation sensorielle et kinesthésique comme Montessori, en insistant sur
ce qui fait encore notre différence et notre point fort face à l’intelligence
artificielle, le développement de notre cerveau droit et de l’intelligence
émotionnelle car nous ne pourrons pas lutter contre l’IA qui sera dans nos
vies, si elle n’est pas bientôt dans nos corps… Mais il faut aller vite, et
mobiliser nos cultures, nos cerveaux, nos différences.

En France il y a
beaucoup d’initiatives, de rencontres, de journées, de « livres », de
conférences, mais pas d’action globale, internationale, pas de dimension où le
collaboratif et le participatif est nécessaire, c’est toujours le « chacun
pour soi », et « je l’avais bien dit… » Ne laissons pas passer
le train, qui n’est plus à vapeur, mais qui prend des allures d’Hyperloop – à
moins que l’on pense que l’humanisme soit une simple utopie.

Toutefois,
l’intelligence artificielle va nous permettre de mieux travailler, de nous
libérer de la contrainte d’activités pour utiliser notre faculté créatrice,
notre intelligence émotionnelle. L’intelligence artificielle peut nous rendre
plus humain et nous permettra d’enrichir notre capacité à penser.

Bach, Mozart,
Einstein, Van Gogh, Ravel, et des centaines d’autres, pour citer les anciens,
sont reconnus comme des génies dans tous les domaines. Ils ont, à partir d’un
ou plusieurs dons, utilisé la créativité. Ce dernier critère, associé aux
immenses facultés émotionnelles et combinatoires sont de bien loin, bien plus
déterminantes que le fameux QI, tant célébré il y a encore peu de temps et qui
revient comme un des éléments de mesure de nos jours de l’intelligence
artificielle. Loin des discours anxiogènes qui nous menacent d’être dépassés
par « la machine » et par l’IA, car celle-ci aura un QI que nous ne
pourrons jamais atteindre, je peux penser que, heureusement pour notre
humanité, nous pourrons avoir des « outils » avec des QI de 600 ou
pourquoi pas 6 000 – et il n’y a aucune limite. Ils seront autant de stimulants
pour nous permettre de développer ce qui est en nous, nos forces émotionnelles
et créatrices, car celles-ci sont une fantastique opportunité d’explorer de
nouvelles associations d’idées, de « cross fertiliser » nos aires de
pensée, de réaliser des connexions qui jusqu’alors sembleraient inimaginables
ou hasardeuses.

Soyons moins
disciplinés et structurés que les machines qui vont nous entourer, et
utilisons-les pour être plus créatifs. De célèbres acteurs du monde ont des QI
de 130 à 190. Et si la « machine » peut les dépasser sans problème
pour certaines résolutions – échecs, jeu de go, ou même des analyses de bases
de données médicales inégalables par un cerveau humain – notre différence va se
situer ailleurs en complémentarité et surtout en forces de proposition par
notre intelligence créatrice… combinée à la machine.

Vers l’harmonie des
intelligences 

Arrêtons-nous face
à de très nombreux artistes, musiciens, peintres, photographes, interprètes,
comme Henri Cartier-Bresson ou Jacques Henri Lartigue ; j’aurais pu parler de Wilhelm Kempff, de Clara
Haskil, de Dinu Lipatti, de Nicolas de Staël et de bien d’autres, des hommes et
femmes qui n’avaient pas les outils digitaux, mais savaient capter l’éphémère
par leur regard, par leurs arts, avec une intelligence émotionnelle créatrice
et unique, loin de l’aseptisation de nos sens que nous vivons, nous entraînant
vers un clonage et une apologie de la virtuosité et de la technique qui sont le
cheval de Troie d’un monde automatisé.

Gardons nos instincts face aux « intelligences artificielles ». Le terme « guerre » ne sied pas à l’intelligence, mais à la force obscure de l’espèce humaine, à son côté égotique, à sa soif de pouvoir personnel. Il ne doit pas y avoir d’ailleurs de « guerre des intelligences »,[6] il doit y avoir une harmonie et composition avec les intelligences, comme pour les arts, et la musique en particulier. Ces intelligences vont exiger un parfait équilibre entre intelligence analytique, émotionnelle, singularité, unicité, caractère et idiosyncrasie. Si l’on parvient à cet équilibre, il sera possible d’imaginer un autre modèle social : créativité, utopie, empirisme, et conscience, conjugueront leurs forces, nous permettant de garder notre libre arbitre, nos convictions, d’avoir une véritable voie pour une économie du bien commun et de la bienveillance. Et si tel n’est pas le cas, alors nous allons directement vers un « meilleur » des mondes ou une « société idiocrate »… [7]

Avec les Millenials
nous devons avoir la force de réussir en conscience cette transition et nous
devons nous remettre en question, pour les accompagner, transmettre des
fondamentaux en termes de culture, d’éducation, d’intelligence émotionnelle et
créatrice, seuls remparts face aux formidables technologies digitales qui
doivent rester des outils pour notre développement humain, si nous gardons la
conscience de ce que nous sommes et de ce qu’est notre cerveau humain, loin
d’avoir montré ses limites….

Le progrès, c’est
l’évolution de l’humanité, de la civilisation vers un idéal, et l’origine vient
du siècle des Lumières. C’est une amélioration globale de notre condition
humaine et la notion de progrès vise à donner une place particulière à l’homme
dans la nature ainsi qu’un devenir après la mort pour certains, selon les
cultures et croyances humaines.

Les révolutions
technologiques que nous vivons, et qui sont dans le sens de l’innovation, se
substituent à la recherche de sens, ce qui devrait être une valeur originelle
du progrès, et n’apportent que de « simples » produits, ou
nouveautés. Comme l’écrit l’historienne et essayiste américaine Jill Lepore
dans son article « The disruption
machine: what the gospel of innovation gets wrong », publié dans la revue The New Yorker en juin 2014, sur le concept
de l’« innovation de rupture », l’introduction de produits moins chers et de
qualité inférieur, destinés initialement aux consommateurs « moins
profitables », qui s’imposent et dévorent toute l’industrie, « Il n’est pas évident que le monde devient
meilleur, mais c’est sûr que nos appareils sont de plus en plus neufs ». L’innovation, les ruptures technologiques, le « digital » tiendront
compte de l’humain s’ils s’accompagnent d’un progrès – et pas seulement de
produits ou de services pour l’homme qui n’est considéré par les innovateurs
que comme un simple consommateur que l’on asservit quelque peu… Pour David
Lacombled, membre de notre Comité, président du groupe de réflexion La villa
numeris
, « le digital ne vaut que s’il fait le pari de
l’humain et donc de la transmission des savoirs et des
connaissances ».

Il faut se répéter
sans cesse qu’il est essentiel d’accompagner, de faire évoluer les
comportements du consommateur, et de l’homme qu’il est surtout, de l’aider dans
son l’évolution tout en gardant la conscience de son humanité, de son pouvoir
de réflexion, de son libre arbitre avec un esprit critique et éthique. Comme le
rappelle le philosophe Heinz Wismann, « Nous vivons une époque où, pour
des raisons essentiellement économiques, l’innovation s’est séparée du progrès.
Il existe des innovations qui n’ont rien à voir avec le progrès… mais beaucoup
avec la mode ! »

Lors d’une
conférence sur l’intelligence artificielle (IA) au Sénat organisé dans le cadre
de l’Institut des hautes études pour la science et la technologie (IHEST), nous
avons pu appréhender les prodigieuses avancées en termes scientifiques et
l’accélération inéluctable de l’IA sur les plans de la perception, motricité,
répertoire de comportements, apprentissage permettant d’offrir d’innombrables
services à l’homme en terme de santé, d’autonomie, de protection, de
technologies, et même créer des relations émotionnelles entre humains et
robots… Mais quel est le sens de ces progrès et innovations dans le contexte de
l’évolution de l’humanité ? Le célèbre astrophysicien Stephen Hawking
n’hésitait-il pas à prophétiser en 2014 que lorsque l’IA dépassera
l’intelligence humaine, ce sera la dernière invention humaine, celle-ci ayant
ensuite pris entièrement le pas sur l’espèce humaine ?

En effet,
l’intelligence artificielle ou ce qui devrait être appelé intelligence
heuristique est le résultat de chercheurs et de leur mise en commun, de toutes
les intelligences humaines, pour le moment… Car entre celle qui est en cours,
dite « intelligence artificielle restreinte », celle qui est appelée
« forte » ou de « haut niveau » et enfin la « super
intelligence » qui pourra égaler l’homme et donc le surpasser, nous
n’avons peut être que quelques dizaines d’années devant nous.

Où va notre espèce ?

Certes, la puissance de calculs des
ordinateurs, nous libère de beaucoup de taches, et pour de simples faits
quotidiens, nous n’avons plus besoin de retenir des numéros de téléphones, ou,
comme nos grands-parents, apprendre les départements et préfectures, beaucoup
d’informations qui pouvaient sembler inutiles. Cela nous permet dorénavant de
libérer du temps et de ne pas encombrer notre cerveau avec des données que nous
pouvons avoir, beaucoup plus rapidement et d’une façon très fiable…

Toutefois, il peut
y avoir des effets très pervers : une assistance systématique ne nous
entraîne pas à des efforts de concentration, de mémorisation, plus nous sommes
distraits et plus nous mettons l’accent sur la vitesse au détriment de la
profondeur. Cela peut être vrai pour notre façon d’acquérir nos
connaissances et notre relation à l’autre. Nous sommes devenus multitâches,
aidés et sollicités par les outils numériques, mais n’est-il pas possible que la
technologie, dans les formes dans lesquelles elle est entrée dans notre vie
quotidienne, nous ait diminuée ? Pour Michel Desmurget, chercheur spécialisé
en neurosciences cognitives, « Les écrans, de façon plus générale,
développent le système attentionnel externe. D’une façon plus claire :
c’est le monde qui vient vous chercher plus que vous n’avez besoin d’aller à
lui. »

Là est le problème…
par une banalisation de notre culture, par une lénification de la musique par
exemple, par des claviers numériques qui ne
« jouent que » la note, par une automatisation des
compositions que l’on déverse à flot dans les radios, par des effets, et
une puissance sonore pour masquer la pauvreté harmonique, notre oreille est en
train d’être de plus en plus diminuée… En fait d’« humains
augmentés » nous devenons des individus qui perdent de plus en plus
leurs sens. Essayer de demander d’écouter sans effet sur un simple piano, une
chanson, un air connu actuel, vous verrez que sans tous les artifices sonores,
il n’y a plus rien, peut être encore une mélodie simpliste, mais plus rien,
quelques basses pour accompagner le chant, cela se résume à 3/4 accords avec
quelques changements de tonalité et encore… Le résultat fait que notre oreille
s’habitue à des choses simplistes, n’a plus la capacité de comprendre des
compositions avec des subtilités harmoniques, différentes voix, des nuances
très étendues, nous perdons notre capacité d’écoute, d’émotion, nos cerveaux
gauche et droit ne sont plus assez sollicités. Déjà l’écoute sur les supports
actuels coupe toutes les fréquences hautes et basses pour compresser la
musique ; certes, on a des catalogues entiers dans nos téléphones et
autres supports, mais au détriment de la qualité : faites une écoute
comparative avec un microsillon, un CD et… un iPhone avec oreillettes, sans
parler de performances en réel qui sont inégalables.

Nos produits
industrialisés – et je parle même des instruments de musique – deviennent pour
certains aseptisés, normalisés, sans caractère, loin de l’artisanat et de
la patte de l’homme, certains produits peuvent devenir même
des instruments de musique clonés, loin des subtilités et des
différences qui ont fait les beaux jours de certains grands facteurs toujours
actuels, mais dont les meilleurs produits sont peut-être d’avant-guerre…
Tout cela ne veut pas dire qu’il faut aller contre des courants, des idées, des
technologies qui nous entourent, mais il faut toujours garder en
conscience que nous sommes quelque part manipulés par ces technologies et ceux
qui les mettent en œuvre.

Cela est vrai aussi
pour la lecture, rappelez-vous des premiers zapping presse que nous avions dans
les années 1980 avec une foultitude de petits encarts avec quelques titres qui
permettent une lecture rapide, de nombreux sujets, mais très loin d’articles de
fond du Courrier international ou autres qui demandent de
l’attention, de la concentration, de la réflexion – ce qui a fait que notre
concentration a diminué aussi depuis ces vingt dernières années. On peut lire
les deux, encore faut-il lire les deux, et pas seulement le
« zapping ».

Tout est question
d’éveil, de culture. Allez dans n’importe quel collège anglais, allemand ou
américain, n’importe quelle université, et maintenant en
Asie, pratiquement tous ont des pianos et en général des pianos à queue,
et en nombre (en effet, le piano à queue a une dimension harmonique
beaucoup plus grande et subtile). La culture est présente, les chorales, les
concerts en direct sont pleins, les après-midis sont consacrés à la pratique
d’un sport, d’un instrument ou d’art dramatique à un certain niveau. Tandis que
chez nous, nous avons eu la flûte à bec en plastique, et le clavier de
même nature avec un son à faire frémir le plus compréhensif musicien d’entre
nous…

Comment amener les
enfants à la complexité et la beauté de la musique, enrichir leur oreille, à la
faire travailler pour mieux comprendre les subtilités, ces subtilités qui se
retrouveront dans une intelligence plus globale, analytique et émotionnelle, si
rien ne leur ait donné ?

Nous avons perdu en
lecture, nous n’avons jamais été aptes à amener la culture suffisamment dans
notre éducation, la différence se faisant par les catégories sociales qui
ont eu la chance d’avoir parents, grands-parents, moyens pour découvrir autre
chose et élever les consciences sur les livres et tous les arts. Nous
allons droit vers une société d’« idiocrates » entretenue et
accentuée par certains pouvoirs qui pourront plus facilement manœuvrer les
masses, ce qui est déjà le cas…

Le seul rempart qui
peut nous sauver, outre rester en conscience, c’est guider les jeunes
générations, les amener à une culture générale beaucoup plus étendue, une
curiosité, une pratique à un certain niveau d’exigence, des temps pour le
dépassement de soi, la rigueur, l’entrainement sportif : je n’invente
rien, cela se fait dans beaucoup de pays, depuis longtemps – ceux-là même
qui nous dépassent dans beaucoup de domaines. Sinon, nous allons devenir, des
suiveurs lobotomisés, et là en effet, les machines, l’IA, les robots, seront
très au-dessus de nous, et seule une petite frange de population qui
représentera un faible pourcentage aura gardé la maîtrise de ce
qu’ils sont. Ils continueront d’avancer et d’innover en utilisant l’IA qui
sera à leur service pour aller plus loin et pas forcément en termes de progrès
dans le sens humaniste.

Le célèbre pianiste et chef d’orchestre Daniel Barenboïm écrit dans son essai La musique éveille le temps [8] que la musique « exige un parfait équilibre entre intellect, émotion et tempérament. Le monde du son est capable de hisser l’individu de l’inquiétude pour sa propre existence à une perception universelle de sa place parmi les autres êtres humains. » Ceci est valable pour tous nos sens, tous les arts, tous les sports, qui nécessitent une exigence, une rigueur, une astreinte, une volonté de vouloir se dépasser pour comprendre, accéder à une plus grande connaissance de soi et des autres. De même lire un livre, c’est « se consacrer » au livre, la lecture exige de la dévotion, et cette notion de dévotion est bien sûr valable pour « l’autre ». Écouter quelqu’un, c’est prendre du temps, avoir de l’empathie, et cela est un acte généreux.

Va-t-on vers une
écoute de l’autre multitâches et non présentielle, ce qui nous permet de nous
dédouaner de faire face aux individus, en essaimant quelques pensées rapides au
travers des réseaux sociaux, sans risquer d’entendre une voix, de prendre le
temps de se voir, de se protéger d’émotions trop fortes ? On cherche à
éviter un travail, un effort émotionnel pour transmettre une simple
information, et pourtant l’humain est un tissu émotionnel, ce qui nous
différencie. Il serait ridicule d’être « anti-technologie » comme d’ailleurs
incontestablement « pro-technologie » – ce sont des questions d’équilibre,
de prise de conscience, de réactions, de régulation et d’éthique, qui font que
nos vies en dépendent ainsi que notre humanité.

Yves Caseau a réuni différents textes essentiels dans un livre intitulé L’homme augmenté conduit-il au transhumanisme ? [9] et il nous amène à nous poser la question au travers d’un extrait d’un texte du professeur Jean-François Mattei tiré du livre Où va l’humanité ?, coécrit avec un autre médecin célèbre, Israël Nisand [10] : «  Ce ne sont pas tant les découvertes et les nouvelles connaissances qui sont dangereuses, mais l’usage qu’on en fait et les raisons qui le justifient. Il me semble donc qu’il ne faut, certes, rien céder aux techno-prophètes en s’opposant aux utopies et aux idéologies clandestines. L’essentiel étant d’œuvrer pour donner – redonner ? – du sens à la vie, redéfinir la notion d’idéal humain, rappeler les valeurs qui nous élèvent. Tout autant d’éléments qui doivent fonder notre condition humaine au moment où la confusion peut s’installer entre l’humain qui se « machinise » et la machine qui s’humanise, conduisant à une indifférenciation croissante entre vivant et non-vivant.

On peut,
évidemment, regretter qu’il n’y ait pas de prise de conscience politique, donc
pas de réflexion et encore moins de ligne de conduite tracée. Il faut donc
compter sur les seules ressources spirituelles dont dispose l’homme pour lui
permettre de vivre avec les technosciences dans une perspective d’avenir qui
n’oublie pas sa grandeur.

… À nous d’être les
gardiens de notre humanité. »

Les défis sont
immenses les perspectives peuvent être rayonnantes, la progression des sciences
en générale et des nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences
cognitives (NBIC) est inéluctable, mais l’enjeu, c’est la survie de notre
humanité, si nous ne prenons pas conscience collectivement de cette révolution
que nous vivons. On parle de convergences des technologies, on ne parle pas
assez de la convergence des métiers et des formations et encore moins de la
nécessité d’impliquer les savoirs, les compétences les différences des femmes
qui sont un rempart face à une course égotique des technologies trop
monopolisées par les hommes. Il y a une nécessité de complémentarité nature et
culture non atteinte jusqu’à présent.

La mission que nous nous donnons avec Happy Future & Me  [11] et notre association World Committment on Humanity’s Future, est d’amplifier les initiatives qui ont un impact positif sur les grands enjeux mondiaux pour rétablir la confiance et le désir d’agir pour un monde meilleur, mener la réflexion nécessaire à l’adaptation de nos sociétés et promouvoir les solutions pour repenser les nouvelles frontières de l’humain.[12]

Nous sommes dans un
moment passionnant, car notre humanité peut vivre un nouveau siècle des
Lumières si nous accompagnons cette mutation avec un esprit d’éthique et de
bien commun. C’est pourquoi il est essentiel d’identifier, rassembler,
impliquer, fournir des réponses, des outils d’accompagnement pour comprendre,
faire évoluer les mentalités, les métiers, les formations, les comportements du
consommateur, de l’être humain. Tous citoyens que nous sommes, nous devons nous
approprier ces technologies tout en gardant la conscience de notre humanité.
Nous devons développer notre pouvoir de réflexion, notre libre arbitre avec un
esprit critique et éthique. Les sciences et les sciences humaines doivent
impacter nos sociétés dans le bon sens, le tissu social et économique étant les
garants, et accompagner cette révolution. Il nous incombe, ainsi qu’aux acteurs
économiques, sociaux, civils de donner des réponses appropriées aux questions
des citoyens, donner du sens à leurs actions, recréer du lien, valoriser,
rester à l’écoute et en conscience.

Il n’y a jamais eu
de meilleur moment pour changer le monde ensemble. Il n’y a jamais eu de pire
période pour manquer la mutation de nos sociétés et notre évolution
humaine… » 

Bernard Mondoulet est Fondateur de Happy Future & Me et de World Commitment on Humanity’s Future

Notes

1 Comité
stratégique : Carly Abramowitz, président de CA Consulting ; Francis
Balle, professeur émérite de science politique à l’Université de
Paris II–Panthéon-Assas ; Jean Michel Besnier,  professeur émérite de philosophie à
l’Université Paris-Sorbonne ; Laurent Bibard, philosophe, directeur de la
Chaire Edgar Morin à l’ESSEC ; Jean-Michel Billaut, Président Fondateur de
l’Atelier de BNP Paribas ; Nigel Cameron, President & CEO,
Center for Policy on Emerging technologies (C-PTET), Washington ; Yves
Caseau, membre de l’Académie des technologies ; Marie-Françoise Chevallier
Le Guyader, directrice de l’Institut des hautes études pour la science et la
technologie (IHEST) de 2007 à 2016 ; Isabelle Desrosiers, directrice
executive, Ideoscripto ; Laurence Devillers, professeure à l’Université
Paris IV et chercheuse au Laboratoire d’informatique pour la mécanique et les
sciences de l’ingénieur (LIMSI) du CNRS ; Philippe Dewost , directeur de
Leonard, groupe Vinci ; Karine Dognin-Sauze, Vice-présidente de la
Métropole de Lyon, pôle Innovation, métropole intelligente, développement
numérique et mobilité intelligente ; Daniel Doppler, Mentor associé à Day
One Entrepreneurs & Partners ; Chris Ebell, directeur exécutif, Human
Brain Project ; Martine Esquirou, consécutivement directrice de
communication au sein de Vivendi, Canal+, Thomson puis Ramsay Générale de
Santé ; Bruno Frachet, professeur à l’Hôpital Rotschild ;
Jean-Gabriel Ganascia,  informaticien et philosophe, président
du Comité d’éthique du CNRS ; Étienne Klein, physicien et philosophe des
sciences français, directeur du Laboratoire de recherche sur les sciences de la
matière du commissariat à l’Énergie atomique (CEA) ; David Lacombled,
président de La villa numeris ; Jerôme Lazard, dirigéant
d’Ideoscripto ; Marie-Anne Magnac, co-créatrice de Quelques femmes du
numérique ; François-Xavier Marquis, consultant en technologies
numériques ; Vanessa Mendez, directrice de projet, Shamengo ; Bernard
Mondoulet, fondateur de Happy Future & Me-World Commitment on Humanity’s
Future ; Philippe Penicaut, ancien Vice-Président de Sony Classical et
ancien Directeur général adjoint du Musée d’histoire naturelle de Paris ;
Franck Renucci, chercheur l’Institut des sciences de la communication du
CNRS ; Guillaume Rovere, Co-fondateur et Président d’AssurDeal ;
Dominique Sciamma, directeur de Strate School of Design ; Corinne
Thouvenin, fondatrice de Betterment Philanthropy Office ; Guy
Vallancien, membre de l’Académie nationale de médecine ; Meryl Zucco,
consultante, Capgemini Consulting.

2La Gazelle, journal étudiant interuniversitaire.

3 Alain
Finkelkraut.

4 GAFA (Google,
Apple, Facebook, Amazon) plus Microsoft et IBM.                

5 Baidu, Alibaba,
Tencent et Xiaomi.

6 Laurent
Alexandre, La guerre des intelligences, J.-C. Lattès, 2017.

7 Cf. le film
satirico-comique Idiocracy de 2006.

8 Daniel
Barenboïm, La musique éveille le temps, Fayard, 2008

9 Yves Caseau, L’homme
augmenté conduit-il au transhumanisme
, Parole et Silence Éditions, 2016

10 Jean-François
Mattei, Israël Nisand, Où va l’humanité ?,  Les liens qui libèrent, 2013

11 Les buts de Happy
Future & Me
 :

– 6 mois pour
engager une communication mondiale et questionner les citoyens du monde ;

– 3 jours de sommet
et plus de 40 workshops sur les analyses, le dialogue et les pistes d’actions à
entreprendre ;

– 6 mois de travail
après-sommet sur les actions entreprises pour faire bouger les choses au niveau
mondial ;

12 Certains des membres de notre comité ont souhaité affirmer leur position face aux enjeux que nous avons. Voici quelques témoignages… Nigel Cameron : « La plus grande question que l’espèce humaine se posera est de savoir si le XXIe siècle sera finalement considéré comme la période au cours de laquelle la technologie a triomphé, ou au cours de laquelle les êtres humains ont saisi leur occasion historique de façonner le rôle de la technologie dans l’intérêt de toute la communauté humaine. » Francis Balle : « En conjuguant leurs effets, le numérique et la mondialisation configurent autrement les relations de chacun avec lui-même, avec les autres et avec les cultures ou les quartiers qui composent le village planétaire. L’enjeu, pour demain, est de protéger les perdants de ce double dérèglement contre la domination de ses gagnants. » Martine Esquirou : « Quelle sera demain, la place des hommes libres ? Comment façonneront-ils leur cité planétaire, bousculés de plus en plus par les progrès liés aux nouvelles technologies, notamment numériques, et par la surconsommation ? Pourront-ils continuer de laisser se creuser le fossé entre les nantis et les laissés pour compte ? Voilà que se profile le réflexe vital de nos sociétés de retrouver du sens. » Philippe Dewost : « les technologies numériques, exponentielles par structure, défient notre approche humaine linéaire par nature. Ce projet veut mettre le numérique au service de tous les hommes, et notamment des plus fragiles. Éviter que l’inverse ne se produise suppose de réfléchir plus vite et plus profondément… » Guy Vallancien : « il est temps de nous retrouver, venus d’horizons divers, pour bâtir un nouvel humanisme ». Je laisserai l’avant-dernier mot à une jeune femme, Meryl Zucco, une « milleniale », car leurs idées, leur expertise, leur créativité, leur manière de penser peuvent faire la différence dans ce monde ou la parité et la complémentarité des intelligences est nécessaire et indispensable : « Sans la force du courage, la confiance et l’éducation, il n’existe pas de lendemain pour l’ère du numérique. »